Se faire tatouer la veille de sa mort !?
Parce que construire une relation de confiance ça se fait aussi en divaguant sur la durée...tous les lundis je partage mon Journal De Bord sur Patreon où je divague avec ceux qui me suivent de prés ! Ce post est un réup de 2019 qui avait remué beaucoup de monde… je viens de le relir et je crois que je suis toujours en phase avec cette réfléxion. Bonne lecture
"Si vous n'aviez plus qu'une semaine à vivre,
prendriez-vous le temps de vous faire tatouer ?"
Bref le mois dernier durant une heure de live instagram avec la communauté, un sujet est ressorti et il continue de tourner dans ma tête. Je me pose souvent la question de la légitimité et de l'utilité profonde de mon activité de tatoueur. En général pour épurer mes propos, éclaircir une composition, je prends du recul et je m'oblige à considérer mon sujet dans un espace-temps et physique beaucoup plus réduit. Et c'est sur ce même principe que la question ci-dessus est sortie.
Ça remet sur le tapis cette fameuse question "à quoi ça sert de se faire tatouer ?" Mais si on est un peu fataliste ou un peu c*n on peut aussi dire "à quoi sert l'art" et "à quoi ça sert de vivre ?" et là je vous emmène avec moi sur les bancs de terminal en cours de philo avec un grillage de cheveux noirs corbeau devant les yeux et la discussion se terminera par trois claques (venant de vous normalement). Malgré les lois de la physique, les lois écrites fixées arbitrairement et consensuellement, nous avons encore des libertés de croire, de considérer et de ressentir. La poésie n'est restreinte que par notre sensibilité et notre faculté d’Émerveillement. Avoir la possibilité de faire quelque chose, le partager et le prendre en considération c'est un choix qui s'entretient ! Si tu ne sais pas comment expérimenter ça, force toi à rapporter une fleur chez toi et prends le temps de la regarder un petit peu tous les jours en te disant que demain tu ne pourras peut-être plus saisir cette beauté. Et tu verras que si tu fais l'exercice "sérieusement" tu risques de passer de plus en plus de temps à la regarder jusqu'à ce qu'elle fane. Et ça je ne l'explique pas en dehors du "il faut saisir ça maintenant".
Je reviens donc vite à notre échange passé pour vous rapporter les premières réactions: "bien-sûr que non, si je meurs dans une semaine j'ai des choses plus importantes à faire que de dépenser mon fric à gaspiller du temps passivement sur le fauteuil"..."Si l'on va mourir dans une semaine est ce que se faire tatouer n'est pas un geste égoïste au lieu de passer du temps avec ceux qui comptent ?"..."à quoi bon se faire mal avant de mourir ?". Je trouve ses réponses légitimes mais elles ne me conviennent pas. Je ne peux pas croire que le tatouage n'ait pas sa place à l'approche de l'abandon de notre enveloppe corporelle. Je vois la douleur comme une possible marque d'attachement et je la trouve sublime quand elle est consentie et mesurée. Quand celle-ci devient un combat que l'on veut mener et surement gagner sans craindre de se mouiller "alors que l'on pourrait se faire plaisir". N'est-ce pas-là une dernière action souvenir que l'on offre aux précieuses personnes qui nous entourent encore ? Le tatouage on l'emmène avec nous dans notre chair et il se désagrégera avec notre corps. Qu'on le fasse 50 ans ou une heure avant de passer l'arme à gauche. Cette simple considération me fait revoir l'ordre de mes questions pour en mettre une plus en avant:
"Qu'est-ce que j'ai symboliquement envie d'emmener
avec moi dans mon corps et dans la mort?"
(EDIT 2026 : je me rends compte que ce faire tatouer quand il ne nous reste qu’une semaine me plait encore plus. L’idée de se faire marquer jusqu’aux derniers jours devient encore plus forte, précisèment se sont les derniers jours de ma vie… le moment le plus important pour dire ce que j’ai à dire, le momment où la dépense temporelle et energétique de mon corps sont plus précieuces que jamais. Un act d’amour ou de dévotion peut y trouver sa place. fin EDIT 2026)
Promis ça n'est pas un placement de produit mais mon amie Claire Sinturel a eu une réflexion intéressante: "on peut aussi se faire tatouer avec ceux qui restent" et elle a raison. Le tatouage est un point de rencontre. Se faire tatouer par celui qui va rester, se faire tatouer en même temps que celui qui va rester ça change la portée de l'action dans le temps. J'aime comparer les tatouages sans calques à des polaroïdes et donner la possibilité à quelqu'un de nous marquer sans filet et sans expérience c'est comme de prendre une dernière polaroïde ensemble. Capter un fragment de temps partagé ensemble, pas nécessairement net ou cadré mais authentique et sans filtre. Se rappeler qu'il y avait deux photos qui marchaient bien ensemble mais qu'on a quand même eu de la chance de pouvoir en garder une pour pouvoir continuer de décrire l'autre! De plus le tatouage est un instant de méditation exotique. La douleur ressentit comme dans un effort sportif nous ramène à une conscience du corps que l'on a tendance à oublier dans notre routine urbaine et sédentaire. J'ai vu de nombreuses personnes se révéler dans la douleur, se retenir de pleurer ou au contraire l'accepter et se laisser envahir par des sensations qui nous dépassent et qui nous repositionnent à notre échelle de tout petit humain insignifiant.
Moi si je devais mourir la semaine prochaine j'organiserais une journée créative avec ma femme et mon garçon de 4 ans, le plus petit lui serait dans une chaise haute pour dominer la situation malgré son innocence. J'essayerais d'expliquer à mon petit de 4 ans que je vais partir pour toujours et que là où je vais je n'aurai pas de sac à dos. Alors je lui demanderais s'il le veut bien de me dessiner dans le dos avec ma machine les choses qu'il voudrait que j'emporte avec moi, les choses qui lui semblent justes et qu'il ne faut pas oublier. Je visualise ce moment et je pense que je resterai silencieusement à plat ventre. Déjà parce que je l'imagine très bien "appuyer pour que ça tienne" (notre table basse en a déjà payée les frais) et deuxièmement car je ne pourrais jamais mesurer l'impact de ce geste sur le reste de la vie de mon fils ou même de ma compagne. Et oui dans ma réponse je me suis projeté tout de suite car je n'ai pas fantasmé la suite de ma vie et je suis incapable de projeter une émotion et une envie 30 ans à l'avance !
(Edit 2026 : les protagonistes ont changés, mais je ferai la même chose sur l’arrière de mon crane autour de mon tatouage “TESTAMENT” qu’ils connaissent tous trés bien. Je l’eur ai déjà expliqué que j’ai fait ça pour penser à ce que j’allais laisser derrière moi. Si ce tatouage est sacré à l’echelle de ma vie, je leur laisserai l’accompagner, non pour rompre le sacré mais pour l’intégrer et les concerner dans “la chaine de la vie”. A leur tour de penser à ce qu’ils laisseront. Fin edit 2026)
Conclusion, même si on va tous crever, se faire tatouer c'est pour la vie, mais c'est peut-être pas que pour marquer la notre. Sincèrement, j'aimerai vous lire dans les commentaires (edit 2026 : encore aujourd’hui) et pouvoir vous répondre. Vous à une semaine de votre mort , ça serait quoi votre projet ?