Tatouage en collaboration : rêve et cauchemar en 3 points

(Article écrit en mars 2019, corrigé et mis à jour le 3 mai 2026)

Introduction fade et sans originalité à lire avec cynisme : "depuis que l'art existe, les collaborations entre artistes existent". Fin de l'introduction.

Collaborer, ça semble une grande idée plaisante tant qu'on ne l'a pas expérimenté. Ma première collaboration digne de ce nom fut une réussite avec l'Androgynette, on a eu de la chance car le cadre que nous avions nous a portés sans qu'on le mesure. L'autre paramètre de cette réussite c'est l'unité dans la diversité. Nos travaux de l'époque étaient "cousins éloignés", tout comme nos façons de procéder et de gérer une relation client étaient proches mais pas identiques. Cette collaboration a parfaitement fonctionné de mon point de vue car nous avions vécu une semaine ensemble où un nouveau rythme de vie s'est installé naturellement. Collaborer sur papier est beaucoup plus facile car l'engagement corporel est inexistant et la feuille ne donne pas son avis. Là, à plusieurs, il faut comprendre ce qu'on nous dit, et comprendre aussi ce que l'autre a compris... et la carte blanche n'existe pas car même si ton client vient vers toi en te disant "fais ce que tu veux", le corps lui raconte déjà quelque chose avec sa pilosité, ses cicatrices, ses courbes, ses os et sans surprise : ses tatouages déjà présents ! Quoi qu'il arrive une discussion est déjà engagée et il faut comprendre si l'on va débattre ensemble et construire sur le corps, ou alors si l'on va juste exposer nos avis côte à côte. Gynette, je te salue chaleureusement car notre collaboration a été un tournant dans mon travail et au-delà de la pertinence de nos réactions graphiques, je garde un souvenir fort de ce triptyque.

Collaboration tatouage entre Olivier et L’androgynette en 2016 dans le cadre du co-laboratoir à retrouver en clip sur youtube.

1- Ne pas coucher avec son petit frère

Pourquoi rédiger un article si tout va bien ? Parce que collaborer en vrai c'est la merde ! Les clients fantasment des unions où la consanguinité graphique frappe à la porte du résultat. Mon expérience passée avec AVOID fut compliquée car pour construire son style, il a puisé une grande partie de son travail — et j'en suis honoré — dans mes recherches, et a réussi à en tirer une évolution plus claire et plus franche que ce que je peux proposer. Il est bon ! En est sorti une pièce hybride à deux vitesses dont le changement de rythme et de fréquence entre la partie inférieure et la partie supérieure peut apparaître comme une maladresse. Le problème c'est que cette pièce j'aurais pu la faire tout seul, tout comme lui aurait pu la faire tout seul. Les tics graphiques qui nous différencient auraient été répartis avec plus de justesse et l'impact global aurait été différent. Dans le cas d'AVOID on aurait eu une construction forte avec des changements de rythme maîtrisés comme une armure marquée, et dans mon cas on aurait eu une fréquence diluée sur le bras comme une fine seconde peau. Cette pièce a une valeur sentimentale car c'est le produit d'une rencontre entre deux personnes qui ont pris soin d'une troisième venant chercher une renaissance, un déchirement — et ce fut aussi un déchirement pour moi de ne pas avoir imaginé "le risque Frankenstein". Cette pièce est bonne mais l'expérience dépasse le résultat et l'effort de la collaboration n'a pas apporté une évolution graphique majeure. (Et crois-moi, ça me coûte d'écrire un truc pareil.)

Depuis, AVOID a suivi sa route et nous avons collaboré de nouveau sur papier, avec un meilleur équilibre. La leçon a porté ses fruits.

Avoid et Olivier Poinsignon, collaboration sur papier en technique mixte. 2021

2- N'écris pas ton nom en entier

"Le risque Frankenstein" c'est le fait de vouloir à tout prix faire cohabiter l'intégralité des noms d'une collaboration. Chacun protège sa recette et tient donc à ce que sa partie soit respectée et lisible car reconnaissable. "Le risque Frankenstein" en tatouage c'est de porter un agglomérat de "branding" pour ressembler à la prochaine voiture de rallye dont tous les sponsors sont des noms de tatoueurs. Du coup on se retrouve avec un patchwork forcé, négligeant probablement la contre-forme de l'un et de l'autre, et par la même occasion négligeant la forme du corps générale par saturation d'informations. Prenons l'exemple d'une chanson de 3 minutes composée par un groupe, et que celui-ci décide de collaborer avec un autre groupe qui sait lui aussi remplir une chanson de 3 minutes. Chacun sait occuper un espace — voix, percussion, vent, cordes... Pour que ça fonctionne, tout le monde doit accepter de couper un bout de son nom et laisser la place à l'autre. Vouloir appliquer l'intégralité de sa recette c'est s'exposer à enregistrer un son de 6 minutes quand on n'en a que 3. La collaboration doit être une fusion, c'est l'occasion de se réinventer et de changer sa recette. Elle ne devrait pas être du "branding" ou de l'alignement de noms. Or beaucoup de collaborations ne sont que des associations avec des objectifs marketing pour toucher la fan base de l'autre ou affirmer l'appartenance à un courant commun. On devrait pouvoir sentir les influences sans pour autant dire "ça c'est lui qui l'a fait". Imagine si à chaque fois que l'on se reproduisait nos enfants cumulaient l'ensemble de notre code génétique...

"Oui, le plus dur c'est d'envisager un vide en comprenant bien que si ce vide est complètement rempli, la chanson est foirée !"

“Aiguilles musicales”, concept de chaise musical/cadavre exquis avec l’Imaginarium (ex) en avril 2017.

Fond réalisé à 6mains dans les même contraintes que le tatouage.

3- Va chercher ce que tu n'as pas et ce qui te contraste

Moi c'est l'ethnique, la géométrie pure, le old school, le traditionnel, la couleur et l'hyper réaliste. Il faut comprendre ce qui te contraste et ce que tu vas pouvoir contraster. Si tu fais des lignes droites, à quoi bon collaborer avec Ockanucun si ce n'est pour faire une ligne droite plus grande en moins de temps parce que vous êtes deux ? L'intérêt est alors dans la performance mais le bébé graphique qui en sortira n'aura pas une nouvelle génétique. Est-ce que j'ai vraiment besoin d'approfondir ce dernier point ? Il faut utiliser l'opposition comme faire-valoir graphique et accepter de le devenir aussi. Mes lignes droites sont devenues plus droites le jour où j'ai compris qu'un jet de peinture apporterait un point de comparaison permettant d'accentuer une sensation.

Depuis 2022, j'ai trouvé ma collaboration la plus organique avec Caroline Poinsignon. Ensemble nous formons Oriel, une entité à part entière — pas un 1+1, une fusion réelle de deux cerveaux capables de penser des projets de couple et des concepts où ni l'un ni l'autre n'aurait abouti seul. C'est exactement ce que ce point 3 cherchait à démontrer.

À ton avis, quelle serait la collaboration dont le contraste serait le plus intéressant ?

Et c'est pour ces trois raisons que je continue d'envisager des collaborations. Essayer de travailler avec ses frères c'est s'assurer de passer un bon moment et produire des pièces laborieuses qui forcent une remise en question et de nouveaux apprentissages techniques. C'est faire preuve d'abnégation pour accepter de donner vie à quelque chose qui nous dépassera, et enfin c'est donner la main à l'autre pour que son ombre produise ce qu'on ne peut résolument pas faire tout seul.

En rédigeant cet article j'ai bien sûr beaucoup pensé à Gus, Belzebitch, Guillaume Smash, Yanina Viland, Claire Sinturel, Roman Melnikov, Avoid, Alexander Efros, Lee Stewart, Mare, Nadi, Satsugaï et enfin Caroline Poinsignon, avec qui la collaboration est devenue une vie entière.

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